Briefing

Baisse de productivité, hausse des loyers : le mirage économique du tourisme aérien

29 juin 2026

Alors que le secteur aérien s’appuie sur les retombées économiques liées au tourisme pour justifier la croissance de son activité, T&E publie un rapport pointant les limites de cet argumentaire et appelle à repenser la stratégie de développement touristique.

Une nouvelle étude de New Economics Foundation (NEF), commandée par T&E, révèle que les potentielles retombées économiques liées à la croissance du tourisme aérien sont à mettre en balance avec leurs limites et effets pervers pour le reste de l’économie. L’étude montre en effet qu’en Europe, dans des pays avec les plus forts volumes d'arrivées de touristes par avion comme l’Espagne, la Grèce ou la France, l’activité économique générée par le tourisme aérien a été captée en grande partie par les grands groupes hôteliers, sans gain de productivité ni amélioration salariale des employés.

L’étude suggère également qu’en attirant les capitaux vers l’immobilier, la croissance du tourisme aérien peut avoir un impact délétère sur l’investissement dans le reste de l’économie. Enfin, l’analyse montre que la croissance du tourisme de masse alimente l’augmentation des loyers, pénalisant en premier lieu les foyers les plus modestes et la productivité, notamment en éloignant les travailleurs de leur potentiel lieu de travail.

Des retombées économiques en trompe-l’oeil, sans gain de productivité ni augmentation de salaires

Dans des pays européens enregistrant parmi les plus forts volumes d'arrivées de touristes par avion comme l’Espagne, la Grèce ou la France, les retombées économiques liées à la croissance du secteur de l’hôtellerie et de la restauration s’accompagnent d’une baisse de la productivité dans ces secteurs. Alors que leur contribution au PIB (valeur ajoutée brute totale) a bien augmenté dans ces pays, la productivité des salariés de ces secteurs a diminué, contribuant ainsi à la stagnation de la productivité européenne observée depuis 2007 - 2008. 

Le secteur aérien français vante les mérites d’une stratégie touristique à l’espagnole ou à l’italienne [1], reposant largement sur le recours à l’avion, en soulignant les dépenses des visiteurs étrangers dans ce pays. Favoriser un tel secteur pourrait en fait s’avérer une erreur de stratégie économique dans un pays qui cherche à améliorer sa productivité. 

L’étude note également que dans ces pays enregistrant parmi les plus forts volumes d'arrivées de touristes par avion, les retombées économiques liées à la croissance du secteur de l’hôtellerie et de la restauration ont été captées en grande partie par les grands groupes hôteliers. En Espagne, la part de valeur ajoutée produite par les entreprises de plus de 250 salariés de ce secteur est ainsi passée de 28% en 2010 à plus de 45% en 2023. En Grèce, cette proportion est passée de 5% à 33% entre ces mêmes dates. En France, la proportion est passée de 25% à 34%. Et cela, sans compter les revenus de plateformes comme Airbnb. L’étude révèle ainsi la consolidation du marché de l’hôtellerie dans ces pays entre les mains de grands groupes qui captent une part importante des recettes liées au tourisme sans gain de productivité pour les pays.

De plus, l’étude montre que les salaires des employés du secteur touristique ont peu progressé dans ces pays-là. La France fait partie des mauvais élèves, avec une stagnation des salaires réels constatée dans le secteur entre 2008 et 2024.

« Pour justifier la croissance du trafic aérien, le secteur promet de nombreuses retombées économiques, mais les chiffres remettent en question cette hypothèse. Des emplois ont été créés, certes, mais les bas salaires qu’ils offrent ne compensent que très mal la saturation des infrastructures, la pollution croissante et la hausse des coûts du logement » déclare Alex Chapman, responsable de la politique économique à la New Economics Foundation.

L’impact délétère du tourisme de masse aérien sur le reste de l’économie

En effet, dans les régions très fréquentées par les touristes étrangers venus en avion, l’étude quantifie l’augmentation du prix des loyers provoquée par cette fréquentation, avec des conséquences négatives sur l’économie.

Cette hausse des prix de l'immobilier peut freiner l'investissement des entreprises dans le reste de l'économie. Cela s'explique par le fait que les investisseurs préfèrent orienter leurs capitaux vers l'immobilier, perçu comme rentable, plutôt que vers des secteurs productifs et innovants, tels que les équipements de transport (véhicules électriques ou trains, par exemple) et les technologies de l'information.

L'étude suggère que sur la période 2019-2031, l'investissement des entreprises devrait chuter le plus fortement en Grèce, au Portugal, en Espagne et en Italie. Les pertes les plus importantes en valeur absolue touchent l'Italie et l'Espagne, qui devraient perdre respectivement 1,1 milliard et 1 milliard d'euros d'investissements annuels.

Alex Chapman déclare : « L’augmentation du tourisme aérien a aussi des effets néfastes sur le reste de l’économie. Des investissements qui auraient pu alimenter des entreprises finissent dans l’immobilier. Est-ce vraiment le modèle économique que nous voulons ? »

Vers une “barcelonisation” française ?

Enfin, la croissance effrénée du tourisme, alimentée par l'essor du trafic aérien, exacerbe la crise du logement en Europe. Dans certaines des destinations les plus prisées, comme l'Espagne, le Portugal, l'Italie et la Grèce, des manifestations ont éclaté durant la saison estivale, souvent en raison de la pénurie de logements abordables.

Les loyers annuels moyens dans cinq des plus grandes économies européennes dépendantes du tourisme devraient augmenter jusqu'à 250 € par an au cours des cinq prochaines années (2026-2031) en raison de la croissance du tourisme aérien, selon l’étude. Ces hausses toucheront principalement les ménages à faibles revenus, car ils ne sont plus en capacité de suivre l'augmentation des loyers. En valeur relative, la Grèce, le Portugal et l'Espagne devraient enregistrer les plus fortes augmentations, avec des hausses de loyer comprises entre 160 € et 220 € par an [2], ce qui participe au problème de la productivité.

Plutôt que de parier sur une massification toujours plus grande du tourisme international [3] ainsi que sur la croissance du trafic aérien dont elle dépend, T&E recommande au gouvernement français de prendre les mesures suivantes :

  • Repenser la stratégie de tourisme et de connectivité, notamment en privilégiant les transports à faibles émissions de CO2 comme le rail ;

  • Réaliser une analyse des impacts économiques des arrivées de touristes aériens internationaux en France, en tenant compte des effets sur des secteurs tels que le logement.

Notes

[1] Une stratégie touristique ambitieuse passe par la connectivité des territoires, CPME, juillet 2025, https://www.cpme.fr/espace-presse/communiques-de-presse/une-strategie-touristique-ambitieuse-passe-par-la-connectivite-des-territoires

[2] Étant donné que les prix des logements et des loyers sont sensibles aux arrivées de touristes internationaux quel que soit leur mode de transport, l'étude isole la contribution du transport aérien.

[3] Bilan touristique de l’année 2025, Atout France, Février 2026